- Ethica, vertaald en ingeleid door Henri KROOP, Uitgeverij Prometheus/Bert Bakker, Amsterdam, 2002, 629p. - BBS XXVI - Archives de Philosophie 67, 2004, p. 714.
Une nouvelle traduction de l'Ethique, dont la seconde édition vient de voir le jour, est donc disponible depuis 2002 ; c'est un événement aux Pays-Bas car une seule traduction était disponible depuis plusieurs décennies, celle de Van Suchtelen, publiée pour la première fois en 1915 et réimprimée à maintes reprises par la Wereldbibliotheek. C'est en 1979 qu'elle fut retravaillée par le fils de Nico Van Suchtelen, Guido ; elle se voulait fidèle au texte, tenant compte des corrections proposées, notamment par F. Akkerman, mais visait également à faciliter l'accès à l'ouvrage pour des lecteurs sans connaissance du latin, en proposant une traduction biaisée, c'est-à-dire " idéaliste-mystique ". Malgré la mise au point de Guido, la traduction d'affectio par révélation (openbaring), par exemple, laissait entrevoir une lecture idéaliste en rappelant l'Esprit hégélien qui se manifeste dans la nature et dans l'histoire à travers diverses figures. La nouvelle traduction marque une rupture avec cette tradition néerlandaise et se distingue par l'effort de situer Spinoza dans le contexte du cartésianisme néerlandais et dans les " Lumières radicales " (p. 34).
Quel intérêt ce travail représente-il pour les recherches françaises ? Tout d'abord, il offre une édition bilingue reprenant les Opera posthuma, alors que l'on utilise souvent l'édition de Gebhardt comme source textuelle et base de traduction. D'ailleurs, cette nouvelle édition n'intègre pas les Nagelate Schriften dans le texte, à la différence de celle de Gebhardt. Elle s'inscrit dans la perspective philologique d'Akkerman. Alors qu'il n'y a rien de nouveau par rapport à l'édition de Gebhardt car les leçons des Opera posthuma ainsi que celles des Nagelate Schriften sont soigneusement reproduites dans sa Textgestaltung, la nouvelle édition réserve quelques surprises à ceux qui ne consultent pas la Textgestaltung de l'édition de Gebhardt, dans la mesure où elle nous oblige parfois à revoir ce qu'on sait de l'usage de certains termes. Par exemple, subjectum est employé comme synonyme d'objectum au sens d'objet de la pensée. Cette nouvelle édition nous indique en outre des sphalmata corrigenda, leçons et références des auteurs classiques cités dans le texte en bas du texte latin, ce qui favorise une lecture fluide. Cependant, elle ne se veut pas définitive, mais provisoire et préalable à l'édition critique à laquelle travaillent F. Akkerman et P. Steenbakker. Vu l'inexistence de manuscrits, cette édition, qui intègre leurs travaux critiques sur l'établissement du texte, nous semble ambitieuse, spécialement par ses notes savantes, précieuses et instructives. Ce n'est pas simplement une explication de texte, comme celle que l'on trouve dans quelques notes d'une certaine traduction française de l'Ethique où le traducteur soutient ses propres thèses. Au contraire, il s'agit de vraies notes, telles que chacun peut les utiliser pour en faire sa propre lecture de l'Ethique. Même si le traducteur néerlandais est spécialiste de Duns Scot, ses notes ne portent pas seulement sur la tradition scolastique, mais aussi sur les stoïciens, les néoscolastiques néerlandais et les philosophes modernes. Il facilite surtout nos recherches sur les néoscolastiques néerlandais, notamment Heereboord et Burgersdijk ; les notes sont très utiles pour retrouver les références pertinentes, voire indispensables si on est intéressé par le rapport entre la tradition scolastique et Spinoza. Ainsi le traducteur replace-t-il Spinoza dans le contexte historique et le débat philosophique dans lesquels il a pris place et articulé ses pensées. Cependant, la note 29 de la troisième partie concernant le bruta sentire ne me paraît pas convaincante : il y est dit que Spinoza s'oppose à Descartes pour qui les animaux sont des automates, alors que le même Descartes attribue le sensus communis aux animaux dans les Notae in programma. La note relève du préjugé leibnizien selon lequel, pour les cartésiens, les animaux sont dépourvus de sens. Dans le cas contraire, il faudrait démontrer que Spinoza ne connaissait pas cette position cartésienne sur les animaux.
Quoi qu'il en soit, le texte latin en l'état actuel est loin d'être parfait : il y a de nombreuses coquilles. Le texte que nous avons lu consiste en une version dactylographiée qui, d'après ce que nous savons, n'a pas été revue. Certaines coquilles peuvent conduire à une compréhension aberrante si on ne recourt pas à la traduction et gênent en tout cas la fluidité de la lecture. En outre, il y des oublis dans le texte latin. En ce qui concerne la traduction, on doit reconnaître avec le traducteur qu'il ne faut pas traduire certains termes ou mots de la même manière (par exemple substantia ou desiderium), mais qu'en même temps, la méthode géométrique de Spinoza ne nous laisse pas beaucoup de marge de manœuvre pour une traduction libre. Pourtant, le traducteur parvient à faciliter considérablement la compréhension du sens en paraphrasant de longues phrases. Il diminue également le nombre des répétitions de certaines expressions en les traduisant de façon diverse (par exemple, quatenus). Malheureusement, la traduction des notions latines n'est pas toujours cohérente. En conclusion, le texte latin et sa traduction ne sont pas à la hauteur des notes, excellentes, qui font le grand mérite de cette édition.
Jeongwoo Park

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