- Etikk, trad. Ragnar Hertzberg NAESS, Pax Forlag, Oslo, 2002, 268p. - BBS XXVII - Archives de Philosophie 68, 2005, p. 741.
L'ouvrage propose une traduction norvégienne de l'Ethique par Ragnar H. Næss, un ancien du groupe spinoziste formé autour d'Arne Næss. Il s'agit de la première traduction complète en cette langue (il existe une traduction partielle faite par Jon Wetlesen datant de 1979) et on ne peut que louer ce volume qui rend enfin accessible l'intégralité du texte de Spinoza aux étudiants norvégiens. Il est capital de souligner l'importance de cette traduction pour l'avenir du spinozisme scandinave, ce qui, bien entendu, n'empêche pas de soulever quelques problèmes.
Il faut le noter : il ne s'agit pas d'une édition critique. La traduction sert tout d'abord un objectif de vulgarisation. Quelques instruments de travail auraient pourtant été les bienvenus. Par exemple, il n'aurait pas été superflu de signaler sur quelle édition latine de référence la traduction est basée. La bibliographie rudimentaire qui clôt l'introduction peut paraître un peu arbitraire, sauf pour la littérature secondaire norvégienne dont le traducteur dresse un inventaire quasi exhaustif. Une bibliographie raisonnée plus développée aurait été utile. Plus surprenant encore : l'appareil de notes tient sur une page et demie ! Rendre abordable un texte, il est vrai, n'implique pas toujours de l'alourdir par un appareil de notes élaboré, bien au contraire. Mais ce principe d'économie a tout de même été mené à l'extrême…
Quant à la traduction, R. H. Næss discute dans sa préface quelques problèmes épineux. Notons d'abord la traduction de modus, parfois par måte, parfois par tilstand. Sans vouloir céder à une tradition scandinave établie qui conserve le terme latin, ses traductions répondent à une volonté de rendre les notions spinozistes latines par des équivalents bien norvégiens. Il est vrai que la traduction de modus par måte a ses avantages (comme en a celle en français par manière), mais elle occulte la liaison sémantique entre les substantifs modus et modificatio (ce dernier traduit par modifikasjon), et le verbe modificare (traduit par modifisere). La difficulté se fait sentir avec acuité dans la traduction de EIP28. Plus problématique encore, Næss traduit parfois modus par tilstand (" état ") sous prétexte que EIP5 établit une équi-valence entre modus et affectio, ce dernier étant " naturellement " également traduit par tilstand (p. 33). Hors le fait que l'argument peut paraître alambiqué, on peut se demander pourquoi ce que le traducteur qualifie sans explication supplémentaire de traduction " naturelle " doit l'emporter sur la logique interne des distinctions terminologiques de Spinoza lui-même.
Le terme attributum est traduit, soit par vesensegenskab, soit simplement par egenskab. Or Næss a également choisi vesen pour traduire le terme essentia et egenskab pour rendre le terme proprietates. Le mot qui traduit attributum veut donc littéralement dire " propriété de l'essence ", détermination de l'attribut que Spinoza n'énonce nulle part. A propos de la traduction du substantif essentia on peut d'ailleurs se demander pourquoi un terme norvégien d'étymologie germanique, vesen (all. Wesen) serait meilleur pour traduire un terme latin qu'un terme norvégien d'étymologie latine, essens (lat. essentia). La traduction alternative du terme attributum par egenskab introduit une variation terminologique dont on ne voit guère l'utilité. Bien au contraire, elle prête facilement à la confusion malheureuse des notions d'attributum et de proprietas, parfois rendues par le même mot norvégien. Cette polyvalence du terme egenskab produit (comme exemple le plus frappant) des problèmes majeurs par rapport à la démonstration de EIP16 où le terme proprietates fait manifestement référence aux modes. Pour compléter la confusion, le terme egenskab figure d'ailleurs également comme traduction du latin proprium. Or le Court traité nous apprend l'importance de séparer clairement ces termes, l'attributum étant de la nature de Dieu (Dieu comme ens cogitans), le proprium étant ou bien une suite de sa nature (Dieu comme causa sui), ou bien une suite de notre conception bien humaine de lui (Dieu comme miséricordieux). Dans l'Ethique, le problème se fait sentir dans la traduction du début de l'appendice de la première partie.
Enfin, les hégéliens seront ravis de retrouver un traducteur prêt à défendre une traduction de la détermination substantia constantem infinitis attributis, c'est-à-dire la définition de Dieu, par la phrase " en substans som består av uendelige vesensegenskaber ", c'est-à-dire " une substance consistant en des attributs infinis ". Pace Pierre Macherey. Pour ceux que cela intéresse, une discussion supplémentaire entre Ragnar H. Næss et Thomas A. Johnson sur ce point de traduction se trouve dans la revue norvégienne Agora, n° 2-3 (2003), p. 297-316.
Mogens Lærke

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