- Traité politique, Traduction d'Emile SAISSET révisée par Laurent BOVE, introduction et notes par Laurent BOVE, Le Livre de poche, coll. "Classiques de la philosophie", Librairie générale française, 2002, 315 p. - BBS XXV - Archives de Philosophie 66, 2003, p. 719.
La parution du Traité politique en livre de poche est à maints égards précieuse : d'abord, en ce qu'elle nous livre une bonne traduction, celle d'E. Saisset (1861), révisée par L. Bove, qui l'a amendée à partir de l'établissement du texte par C. Gebhardt (1925), et l'a complétée de nombreuses notes, à la fois informatives et interprétatives. Mais surtout, L. Bove consacre une très intéressante introduction, qui est en fait une véritable présentation de la politique spinoziste. Il y montre son originalité, en rupture avec les théoriciens du droit moderne (Hobbes, Grotius), et notamment avec l'idée d'une loi naturelle qui oblige à une certaine fin morale ou politique : le droit n'est plus ce qui d'en haut vient organiser une multitude informe, mais ce qui lui est immanent ; c'est sa puissance même. La politique spinoziste doit alors être comprise dans la lignée de la politique machiavélienne : celle de l'être, et non du devoir-être, celle de la réalité des rapports inter-humains, et non de leur finalité interne ou externe. Selon L. Bove (chapitre II), Spinoza retient de la pensée de Machiavel l'horizon de guerre totale dans lequel s'inscrit nécessairement toute réflexion sur la conservation de soi du prince et de la multitude. La prudence devient alors un concept central pour saisir les enjeux d'une politique des rapports de force : une prudence qui n'est plus celle du conseil utile, ou même de la conformation à une loi morale naturelle, mais qui est celle d'un impératif ontologique d'auto-conservation. C'est dans cette perspective que L. Bove interprète la virtù machiavélienne, comme puissance non seulement de réaction vis-à-vis de toute contrainte extérieure, mais aussi d'affirmation de soi au sein du conflit : la virtù, " c'est une véritable activité de résistance " (p. 40) ; " obéir adéquatement, stratégiquement à la nécessité-contrainte c'est donc, en dernière instance, obéir à soi-même, à sa propre vertu ou virtù affirmée dans et par un contexte déterminé de rap-ports de forces (la necessità machiavélienne) " (p. 40-41).
Or, c'est en ce point que se pose l'une des questions centrales de l'interprétation que propose L. Bove : comment comprendre que la multitude, et même le prince, puissent être déterminés à agir adéquatement, activement, à partir d'une contrainte extérieure susceptible d'être contraire, voire destructrice ?
Ce problème trouve ses éléments de réponse dans les chapitres III et IV, consa-crés à l'imaginaire affectif du corps des Hébreux, c'est-à-dire dans l'application au paradigme de la théocratie hébraïque des déterminations du corps politique mises au jour dans le chapitre I.
Le premier chapitre propose en effet une étude de la prudence du corps politique comme " sujet-des-contraires " : L. Bove montre que la tendance à persévérer du corps politique se fait à partir de dispositions acquises et agissantes, qui peuvent être contraires les unes aux autres. Chaque disposition constitutive de la mémoire ou de l'habitude du corps politique étant elle-même un conatus, l'unité de la société est une unité dynamique toujours en train de se faire et de se défaire : elle est l'unité d'un champ de bataille, où l'auto-organisation du corps s'accomplit à travers la dynami-que prudente de l'alliance et de la résistance. L. Bove montrera dans la conclusion, à propos de la démocratie, la pleine positivité de cette idée d'un conflit interne du corps politique : la démocratie est cette forme, fragile, de la multitude toujours sur " le fil du rasoir ", risquant certes à tout moment la rupture dans la sédition, mais parve-nant, notamment à travers la liberté donnée au conflit des opinions, à se constituer comme un processus libérateur de démocratisation indéfinie.
Les chapitres III et IV montrent alors comment, à partir d'un cas concret (celui des Hébreux), la prudence auto-organisatrice du corps politique est à même de poser, en des situations différentes, d'une part le " problème " de sa conservation, et d'autre part le " cas de solution " qui lui permet de persévérer dans son état. Si les Hébreux ont eu besoin de Moïse pour se conserver, c'est que lui seul sut imaginer ce que la multitude était incapable de se représenter. Grâce à Moïse, l'auto-organisation du corps politique devient possible : elle se fonde sur ses dispositions constituées et cons-tituantes, sur une habitude qui, bien loin d'être seulement aliénante, est surtout productive d'autonomisation. L. Bove peut alors pleinement répondre à la question de la possibilité d'une constitution active du corps politique à partir de contraintes externes : " il y a bien eu, avec l'imagination de Moïse et l'entrelacement de multiples causes extérieures, auto-organisation politique du peuple hébreu. Si bien qu'il faut avancer un oxymore pour désigner le fonctionnement de l'Etat hébreu qui est, pou-vons-nous dire, en auto-organisation hétéronome " (p. 62).
L. Bove développe alors, notamment dans sa conclusion, comment il est possible de passer de cette forme d'activité-passive de la multitude à celle d'une autonomisation pleine et entière : analysant la démocratie comme affirmation " entièrement absolue [omnino absolutum] ", L. Bove conclut qu'elle ne peut plus seulement être pensée selon la logique de l'affect d'Hilaritas, joie passionnelle sans excès par laquelle le peuple a confiance en lui-même, mais selon " celle d'un régime de la puissance, de tous ensemble, apte à faire de l'excès ontologique (excès du mouvement autonome d'équilibration indéfinie de l'être-collectif sur ses dispositions) le moteur même de sa rationalité ou de sa prudence intrinsèque " (p. 92).
Pascal Sévérac

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