Jean-Marie VAYSSE : Totalité et finitude. Spinoza et Heidegger, Vrin, Paris, 2004, 297 p. [6] - BBS XXVII - Archives de Philosophie 68, 2005, p. 732.
Spinoza et Heidegger : peut-on confronter le philosophe de l'immanence radicale de la substance infinie au théoricien de la différence ontologique et de l' être comme don du langage ? A priori, la réponse à une telle question ne pourrait être que négative ; il s'agit néanmoins du défi spéculatif relevé par Jean-Marie Vaysse dans son dernier ouvrage. A première vue, le pari semble être insensé. En effet, " tout semble opposer le sage de Rinjsburg et le maître de Fribourg : l'un propose un programme de libération, l'autre se refuse par principe à une éthique. Pourtant tous deux se situent dans une perspective de pensée qui n'est plus celle de la métaphysique, l'un au début des Temps Modernes, l'autre à leur fin. Si Heidegger déconstruit la métaphysique en en dévoilant la constitution onto-théologique, Spinoza déjoue d'emblée cette constitution en jouant sur elle, pour en tirer les conséquences qui finissent par se retourner contre elle " (p. 7-8). La perspective herméneutique choisie par Vaysse pour mettre en lumière le rapport entre Spinoza et Heidegger s'appuie ainsi sur la problématisation de la question métaphysique développée par les deux auteurs : d'une part, la confrontation spinozienne avec la tradition juive et cartésienne ; de l'autre, la destruction heideggérienne de l'histoire de la métaphysique occidentale.
Ce double travail de confrontation/destruction fait apparaître la spécificité et la singularité irréductibles de la démarche philosophique des deux auteurs : " pour Spinoza, comme pour Heidegger, la question de l'être est la question la plus concrète qui soit et non un problème spéculatif. Il s'agit de déterminer un type d'existence authentique sans avoir pour autant à fonder une morale reposant sur une prescription normative […] Une nouvelle pensée du divin est ainsi possible qui est fondamentalement une expérience de la liberté " (p. 10). Cette expérience de la liberté - comme finitude essentielle du mode ou comme finitude jetée du Dasein - représente le critère principal pour éclaircir la signification de la remise en question de la métaphysique opérée aussi bien par Spinoza que par Heidegger. Chez le premier, la philosophie de l'immanence aboutit à une critique sans concession de la théologie négative et à un refus de toute forme de transcendance renvoyant à une substantia-lité éminente, en particulier d'origine cartésienne ; chez le second, le fil conducteur de l'analytique existentielle fait émerger l'oubli du sens de l'être déterminé par la métaphysique de la présence de l'étant s'affirmant de Platon à Nietzsche.
C'est par conséquent l'éclairage de l'" erreur métaphysique " qui se cache au cœur même de la tradition philosophique occidentale qui conduit Spinoza et Heidegger à la définition des formes de l'agir propres à l'affirmation de l'existence mondaine de l'étant radicalement fini - mode de la substance ou Dasein. Selon J.-M. Vaysse, " ni Spinoza ni Heidegger ne partent de l'homme, mais de l'être, qui ne peut être appréhendé qu'à partir d'un étant existant dans un monde ambiant " (p. 81). A partir de là, Spinoza et Heidegger congédient définitivement toute forme d'anthropologie substantialiste, en se refusant à élaborer une notion structurale de la nature humaine. " Ce rejet d'une substantialité humaine permet de spécifier l'être de l'homme comme celui d'une chose qui a à être en libérant la liberté en lui. Loin d'être une force d'inertie, le conatus est ouvert sur l'avenir, est projet, tel le souci qui caractérise le Dasein comme être-en-avant-de-soi " (p. 89).
Les arguments proposés à cet égard par J.-M. Vaysse sont fort convaincants. Nul doute en effet que la problématique anthropologique représente le foyer spéculatif de la pensée de Spinoza et de Heidegger. C'est bel et bien l'élaboration d'une finitude ouverte, fondée sur une liberté radicale, qui caractérise en profondeur la démarche des deux auteurs. Cette finitude affirme toute sa puissance constituante selon les termes complexes de l'affectivité, renvoyant pour Spinoza à la joie active et pour Heidegger à l'angoisse comme projet mondain de l'existence authentique. L'implication entre la finitude et les formes originaires de l'affectivité dévoile ainsi le rapport constitutif unissant le mode spinozien et le Dasein heideggérien à leur dimension ontologiquement fondatrice - celle du temps. L'éternité spinozienne et la temporalité ekstatico-horizontale heideggérienne circonscrivent l'horizon de possibilité de l'expérience finie de la liberté. A ce propos, J.-M. Vaysse établit un lien entre la notion spinozienne de désir et la notion heideggérienne de souci, pour montrer à juste titre les présupposés de l'anthropologie asubjective commune aux deux auteurs. La constitution mondaine du désir et du souci permet ainsi d'identifier les stratégies de libération de la finitude ; pour Spinoza, c'est dans la co-appartenance de l'éthique et de la politique que la puissance finie exprime son expérience de la liberté ; pour Heidegger, c'est dans le langage de poiésis et dans la déconstruction inlassable du discours subjectivant de la métaphysique que le projet du Dasein accède à son authenticité la plus propre.
Dans les deux cas, ce qui est en jeu est la nécessité, incontournable pour la pensée philosophique, de s'émanciper de l'interférence destructrice du principe de raison suffisante et de libérer la puissance finie de toute négativité transcendante occupant le plan immanence de l'infinité ou l'horizon extatique de l'être. Voilà pourquoi Spinoza et Heidegger ne cessent, tout au long de leur œuvre, d'interroger les principes fondateurs de la tradition philosophique occidentale ; on peut ainsi affirmer que " les pensées de Spinoza et de Heidegger sont les seules pensées véritablement athées de l'Occident, l'athéisme signifiant alors une rupture aussi bien avec la métaphysique qu'avec la Révélation judéo-chrétienne " (p. 284).
Saverio Ansaldi

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