Heidi M. RAVVEN and Lenn E. GOODMAN (edited by) : Jewish themes in Spinoza's philosophy, State University of New York Press, Albany, 290 p., 2002. [4] - BBS XXV - Archives de Philosophie 66, 2003, p. 725.
Si l'attitude des penseurs juifs à l'égard de Spinoza a permis de repérer des rapports et bien des clivages dans l'histoire, il a été moins question, en revanche, de préciser ce qui est ou n'est pas juif dans la philosophie de Spinoza. Or c'est à cela que s'attache le présent volume. Après une première partie où les deux éditeurs posent un cadre théorique, les essais suivants explorent les idées philosophiques de Spinoza du point de vue de la métaphysique (deuxième partie), puis de la théologie et de l'épistémologie (troisième partie) ; ils s'interrogent sur les accords ou les désaccords de ces idées avec le dispositif des sources, traditions et thèmes juifs. Ainsi, pour L. Goodman Spinoza rapproche et porte à leur épanouissement les mouvements parallèles qui travaillent le monothéisme juif et le monisme philosophique de l'Occident (" What does Spinoza's Ethics contribution to jewish philosophy ? ", p. 17-89) ; Lee Rice suggère que certaines idées de Spinoza au sujet de l'immanence du divin (notamment dans la connaissance du troisième genre et l'amour intellectuel de Dieu) sont des élaborations philosophiques d'anciennes conceptions religieuses juives (" Love of God in Spinoza ", p. 93-106) ; Warren Zev Harvey soutient que Spinoza a trouvé dans le langage hébraïque de quoi penser les différentes catégories de sa métaphysique et de son éthique (" Spinoza's metaphysical hebraism ", p. 107-114) ; Kenneth Seeskin, cependant, fait entendre une note de prudence, en rappelant que, par le refus de la création du monde et par l'affirmation de son éternité, Spinoza a rejeté un point essentiel du monothéisme juif (" Maimonides, Spinoza and the concept of creation ", p. 115-130) ; Warren Montag contribue au même débat à partir du rapport de Spinoza à la Kabbale (" 'That hebrew word' : Spinoza and the concept of the Shekhinah ", p. 131-144) ; Edwin Curley évalue la réponse de Spinoza à la théodicée de Maïmonide, dans ses ressemblances et dans ses ruptures (" Maimonides, Spinoza, and the Book of Job ", p. 147-186) ; H. Ravven considère la fonction sociale de l'imagination à la fois dans le TTP et dans l'Ethique (" Spinoza's rupture with Tradition. His hints of a jewish modernity ", p. 187-223) ; M. Rosenthal montre que la République des Hébreux a un statut de modèle explicatif pour les Pays-Bas (" Why Spinoza chose the Hebrews : the exemplary fonction of prophecy in the Theological-Political Treatise ", p. 225-260). Enfin, dans un dernier essai (quatrième et dernière partie), Richard Popkin entend faire passer du mythe à la réalité à propos de l'excommunication de Spinoza : celle-ci fut un événement mineur pour Spinoza qui ne s'en préoccupa guère, et compta également peu à l'intérieur de la communauté juive, mais on en fit ensuite des dramatisations, on imagina beaucoup en extrapolant à partir d'autres cas ; elle eut en fait un effet bénéfique pour Spinoza, qui trouva par là une entière liberté de publier (" Spinoza's excommunication ", p. 263-279). Il ressort, au terme de ce volume fort riche, que Spinoza a opéré une reconstruction radicale des idées juives dans le sens d'une ouverture vers une redécouverte morale et intellectuelle plénière ; son anthropologie philosophique reflète la compréhension biblique et juive de la personne humaine dans sa dimension faillible certes, mais non condamnée par quelque doctrine du péché originel, dans une tension entre perfection et imperfection ; son éthique exprime l'insistance de la Torah sur la distance infinie entre l'humain et le divin tout en découvrant du divin en chaque être humain. Sous des aspects majeurs, la philosophie de Spinoza est une philosophie juive, mais de manière indirecte et non parce que celui-ci aurait voulu développer un nouveau judaïsme ; quoi qu'il en soit de ses rapports avec la Synagogue, et en dépit de ses attentes déçues quant à la possibilité d'opérer une synthèse entre la loi de Moïse et ses propres orientations philosophiques, Spinoza a fait un choix fondamental, qui peut-être appelé de manière significative, un " choix juif " (p. 16).
Henri Laux

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