Richard H. POPKIN : Spinoza, Oneworld Publications, Oxford, 2004, 153 p. [4] - BBS XXVII - Archives de Philosophie 68, 2005, p. 720.
Avec ce Spinoza, l'auteur de l'Histoire du scepticisme d'Erasme à Spinoza, disparu cette année, offre au lecteur une approche brillante, érudite et nuancée de la " figure " de Spinoza. La science popkinienne est mise au service d'un portrait rigoureux et précis, volontiers démystificateur, qui porte à la fois sur l'œuvre, sur le personnage, et sur leur réception. Pour Popkin, la rupture spinoziste tient essentiellement à ce que Spinoza donne congé au surnaturel (p. 2).
L'A. restitue d'abord (ch. I) les conditions de l'atmosphère intellectuelle singulière dans laquelle a baigné le jeune Spinoza. L'ancienne colonie espagnole est deve-nue une terre de migrations, propice à une forme de porosité interconfessionnelle, alimentée par une interprétation millénariste de la situation historique des Pays-Bas.
Les différents versants de la culture spinoziste (II) ont sans doute permis à Spinoza de se tourner assez tôt vers une littérature avant-gardiste, comme en témoigne sa lecture des Prae-Adamitae. Toutefois, si l'on tient compte du contexte historique, son excommunication (III) n'a pas à être perçue comme un réflexe idéologique et sectaire de prêtres menacés par une pensée affranchie. Il est même audacieux de supposer (avec S. Nadler) que Spinoza aurait été exclu pour une raison - doctrinale - identique à celle qui aurait conduit à la mise au ban d'Uriel da Costa, à savoir le refus de l'immortalité de l'âme. La violence du texte doit être tempérée : il a sans doute été prononcé en comité restreint, en absence de l'intéressé. La décision finale était du ressort des dirigeants laïcs de la communauté, n'était ni rare ni exclusive de motifs juridiques triviaux (dette, adultère). Après revue des différentes hypothèses (dont celle de J. Israel, pour qui Spinoza désirait s'affranchir des règles de la communauté, et aurait rejeté les solutions de compromis proposées), Popkin rejette l'idée d'une persécution religieuse, et considère qu'une explication du type de celle de Bayle est la plus pertinente : pour l'un, il ne valait pas la peine de rester, pour les autres, de le retenir. La solution résidait dans une condamnation " discrète et non publique " (p. 38).
Spinoza entre alors en contact avec les Collégiants (Adam Boreel) et les protestants millénaristes (comme Serrarius). Il aurait pu travailler avec Samuel Fisher à la traduction des écrits quaker de Margaret Fell. Les deux figures les plus critiques en Europe à l'égard de la valeur de la Bible comme témoignage direct de la Parole de Dieu se sont probablement connues en 1656-1657. L'amitié nouée avec Oldenburg (lui-même concerné par les thèses millénaristes) par l'intermédiaire probable de Serrarius, est l'événement marquant du séjour à Rijnsburg (V). C'est donc au sein d'un tel réseau de relations que Spinoza travaille sur Descartes et sur les moyens de faire progresser la réforme de la philosophie.
Selon Popkin, l'approche spinoziste du texte biblique est révolutionnaire (VI), en ce qu'elle en fait une production humaine parmi les autres. Spinoza interroge la " valeur cognitive du matériau " (p. 71) fourni par la Bible, là où ses prédécesseurs (et même Richard Simon après lui) lui accordaient encore un statut spécial. La Bible nous renseigne essentiellement sur les affaires humaines.
Quant à l'Ethique, elle propose un panthéisme hérité à la fois d'une tradition néo-platonicienne représentée par Léon l'Hébreu et Bruno, et de certains courants de la kabbale (Luria, Herrera). Popkin mentionne les critiques de TTP, IX à l'égard de l'imagination symbolique, mais rappelle que la proximité entre l'Ethique et certains développements de la kabbale était apparue aux contemporains de Spinoza, à tel point qu'on pourrait voir en lui un " kabbaliste rationnel, avec l'imagerie et la numérologie en moins " (p. 82-83). Popkin réitère l'idée, avancée dans L'Histoire du scepticisme, que la vérité du système spinoziste repose sur un " dogmatisme épistémologique " qui retire toute pertinence au doute et supprime a priori le problème du scepticisme. Popkin prend davantage en compte la distinction spinoziste entre l'idée comme objet inerte et l'idée comme acte de l'esprit, mais reste convaincu que la suppression du scepticisme repose essentiellement sur la combinaison de l'axiome I, VI et sur l'expérience factuelle de l'idée vraie (p. 95). Il rapproche l'éthique spinoziste des doctrines déterministes (stoïcisme), et s'interroge sur la place laissée à l'initiative humaine. Il insiste enfin sur le fait que Spinoza fut loin d'être le sage isolé de la légende, construit par ses refus. La réalité est plus subtile, et " moins sainte " (p. 115). Spinoza est inscrit dans la société de l'époque et entretient des relations dans la communauté savante comme dans la communauté juive, avec l'entourage de Condé (sinon avec Condé lui-même, cf. p. 110-111) comme avec des " personnes de qualité " dont il a laissé des portraits.
Une courte bibliographie fait suite à l'ouvrage, et l'appareil de notes ajoute encore quelques détails notables à la richesse de la description historique.
Philippe Drieux