Pierre-François MOREAU : Spinoza et le spinozisme, coll. " Que sais-je ? ", PUF, Paris, 127 p., 2003. [5] - BBS XXVI - Archives de Philosophie 67, 2004, p. 708.
Ce petit livre très dense, mais toujours très clair, n'est pas vraiment un ouvrage de vulgarisation, ni même d'initiation au sens strict : son chapitre II requiert chez le lecteur une certaine connaissance, ne serait-ce que superficielle, de l'œuvre de Spinoza. Mais pour ceux qui possèdent cette connaissance minimale, comme pour ceux qui en savent plus ou même beaucoup plus, sa lecture sera très profitable.
Le chapitre I (41 pages) a pour objet la vie de Spinoza. Après avoir résumé brièvement les faits et les dates, puis passé en revue, en évaluant leur degré de fiabilité, les sources et les documents dont nous disposons à ce sujet, l'auteur évoque, en s'appuyant sur les études les plus récentes, le double contexte culturel dans lequel est né Spinoza : celui des Provinces Unies et celui de la communauté judéo-portugaise d'Amsterdam. Puis viennent les différentes étapes de la biographie proprement dite, à l'occasion desquelles sont évoqués les différents milieux que Spinoza a fréquentés (juifs et chrétiens hétérodoxes, cartésiens, scientifiques, politiques, etc.). A propos de chacune d'elles, Moreau fait le tri, avec une érudition très sûre, entre le certain, le probable, le vraisemblable, le douteux, ce que rien n'atteste en dépit de légendes tenaces, et ce qui est certainement faux. Il conclut enfin sur la culture de Spinoza : culture juive à la fois biblique (évidemment), talmudique (de seconde main) et philosophique (au moins Maïmonide et Crescas) ; culture littéraire latine et hispanique très forte, bonne connaissance des historiens latins et contemporains, bonne culture scientifique (mathématiques, physique, médecine et sciences du langage) ; culture grecque, par contre, quasi nulle ; et, chose étonnante, culture philosophique (non juive) presque entièrement de seconde main à la seule exception de Descartes.
Le chapitre II (47 pages) est consacré à l'œuvre de Spinoza. L'auteur y examine chaque œuvre successivement selon l'ordre chronologique. Les résumés qu'il en donne, lorsqu'il en donne (pour le TIE, le Court Traité, le TTP et l'Ethique), sont impeccables ; mais, sauf probablement celui du TTP - le plus réussi, et qui, sans concession aucune à la facilité, semble vraiment accessible à tous - , ils présupposent tant de choses non dites que, bien que parfaitement clairs en eux-mêmes, ils resteront sans doute lettre morte pour ceux qui ne savent rien de Spinoza ; à ceux, par contre, qui ont déjà eu accès à son œuvre et s'y sentent un peu perdus, ils donneront d'utiles repères. Et les commentaires qui accompagnent ces résumés leur donneront aussi, facilitant ainsi leur progression, d'utiles garde-fous contre les fausses pistes à ne pas suivre. Plus l'on connaît Spinoza, plus l'on éprouvera l'efficacité de ce balisage. J'ai personnellement été très sensible aux huit pages sur le TTP, ainsi qu'aux passages sur les rapports entre la " théorie de la connaissance " du TIE et la " théorie des modes de production de la connaissance " de l'Ethique, sur l'absence d'une théorie de l'essence spécifique de l'homme dans Eth. II, sur la théorie de l'imitation affective comme fondement de toutes les relations interhumaines positives et négatives dans Eth. III, sur les raisons pour lesquelles Eth. IV a pour titre " De la servitude ", et sur la façon dont l'ontologie de la puissance prend sa forme la plus achevée dans le Traité Politique ; mais la sûreté du jugement de l'auteur est la même partout ailleurs. Une seule objection : je ne pense pas que, selon le TIE, la connaissance du troisième mode soit " vraie sans être adéquate " ; mais ce n'est là qu'un détail.
Le chapitre III (13 pages), intitulé " Thèmes et problèmes ", nous offre ensuite des analyses assez captivantes concernant quelques personnages (Alexandre, Moïse, Salomon, le Christ, saint Paul), quelques lieux (Jérusalem, Rome, Amsterdam, l'Espagne), et quelques formules-clés (" la nature humaine est une et la même ", " je vois le meilleur et je fais le pire ", " conduire autrui à vivre selon son ingenium à soi ") qui jouent un grand rôle dans l'œuvre de Spinoza. Il s'achève sur quelques problèmes assez classiques (athéisme on non de Spinoza, matérialisme ou non, compatibilité ou non du déterminisme et de la liberté humaine, mysticisme ou non) que tout ce qui précède permet de faire vite apparaître comme mal posés.
Enfin, le chapitre IV (13 pages) est consacré à la réception de Spinoza, en philosophie et aussi en littérature, depuis Bayle et Leibniz jusqu'à Lacan et J.-L. Borgès : vaste domaine, que Moreau maîtrise parfaitement et dont il nous donne une vue panoramique très complète et très claire. D'où, pour nous, une raison supplémentaire de recommander la lecture de ce livre.
Alexandre Matheron

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