Henri MESCHONNIC : Spinoza, poème de la pensée, Maisonneuve et Larose, Paris. 312 p. - 2002. [5] - BBS XXV - Archives de Philosophie 66, 2003, p. 728.
Ce livre sur le langage de Spinoza, par un poète et traducteur renommé, est une occasion manquée. Il veut " faire entendre l'ordre du langage chez Spinoza, et par Spinoza " (53), mais son projet, pourtant pertinent, reste malheureusement faible et fragmentaire. La plus grande partie du livre se perd dans des polémiques acides et interminables contre des chercheurs qui, selon Meschonnic, n'ont rien compris à Spinoza. L'auteur vise essentiellement la réception de Spinoza en France, et d'ailleurs de façon aléatoire (à noter l'absence de Gueroult) ; pour l'étranger, il se limite à quelques commentateurs choisis au hasard. Le dernier chapitre, intitulé " Poétique de la pensée : le latin de Spinoza ", long de cent pages, n'en vient au fait qu'aux trois quarts de son développement et n'offre alors que quelques aperçus (276), un travail fragmentaire (284), toujours interrompu par des polémiques. On aurait souhaité que l'auteur consacre le livre entier à l'élaboration des thèses effleurées ici. Dans leur état actuel, ses analyses rudimentaires, et quelquefois défectueuses, promettent, mais ne convainquent pas. Sa lecture originale du latin, qui croit reconnaître dans le langage même des éléments constitutifs de la pensée de Spinoza (par exemple son usage du passif avec igitur, lu comme indicatif du rapport du sujet à la Substance, 285) reste excessivement théorique. " Qui n'a pas son Spinoza ? ", pour citer la question railleuse de l'auteur lui-même (32).
Meschonnic s'occupe du latin de Spinoza, et cette approche est aussi rare que précieuse. Il regarde et - mieux encore - écoute les textes de façon souvent perspicace et innovatrice. Son exploration de l'écriture de Spinoza ouvre parfois des perspectives surprenantes, surtout vers la fin du livre. Il critique à juste titre une lecture " philosophique " des textes en traduction, qui suppose une communication directe et transparente entre les esprits (104, 113), hors des langues (282). Néanmoins, les fondements de sa propre lecture de Spinoza sont peu solides. Il considère la philologie (philologue est pris " au sens de Socrate ", 132 : " celui de la discussion ", 197) comme une attitude philosophique, plutôt que comme un métier. Il ignore les études principales sur le latin de Spinoza, celles du grand poète et philologue J.H. Leopold, ou de F. Akkerman (dont il ne cite que deux articles parus en français). Sa négligence de la philologie entraîne une confiance naïve dans les éditions : il croit que celle de Gebhardt donne les textes originaux de Spinoza dans tous leurs détails. Ainsi, il prend les inclusions en néerlandais (91, 210) et en français (212) insérées par Gebhardt pour des leçons authentiques. Même le latin du TTP, dont il a eu sous les yeux la nouvelle et très bonne édition établie par Akkerman (car il cite à plusieurs reprises la traduction de Lagrée et Moreau qui se trouve en vis-à-vis), est toujours pris dans l'édition de Gebhardt. La ponctuation mécanique du typographe (et non de Spinoza), reproduite de façon plus ou moins fidèle par Gebhardt, lui sert de point de repère pour ses propres traductions " prosodiques ", et il considère les majuscules (dues au typographe) comme une prosodie visuelle provenant de Spinoza même (280, 287). Meschonnic reprend la terminologie philologique de lectio facilior et difficilior (11, 22, 131, 197) sans la comprendre : lectio n'est pas " lecture " (interprétation) mais " leçon " (variante).
Les citations et traductions des langues étrangères sont gâtées par nombre de bévues (p. ex. italien 181n ; néerlandais 91, 181n ; allemand 197n ; latin 252), ce qui est plutôt embarrassant dans un tel livre. L'erreur la plus grave en effet ébranle sa caractéristique du latin de Spinoza. Selon lui, " Spinoza écrit en latin contre l'usage, en forçant la langue, volontairement " (264). Pour étayer cette fausse assertion, il cite un seul passage : " infinitam existendi, sive, invitâ latinitate, essendi fruitionem " (lettre 12 ; Gebhardt IV, 55). En adoptant une suggestion de P. Wienpahl, Meschonnic commente : " contre le gré du latin. Puisqu'en latin esse n'a pas la valeur d'exister " ; ce pourrait être un hébraïsme. Mais il n'en est rien : esse se trouve déjà dans ce sens chez Cicéron. Par l'expression invitâ latinitate Spinoza s'excuse du barbarisme tardif essendi : en latin classique le verbe esse n'a pas de gérondif. C'est donc à juste titre qu'Appuhn (blâmé dans la note 129) n'a pas traduit cette tournure, car la pierre d'achoppement ne réside que dans la forme latine, et disparaît en français.
Meschonnic offre presque partout ses propres versions françaises des passages latins qu'il cite. Malgré sa critique caustique des autres traducteurs, il n'apporte pas d'amélioration (je laisse le jugement de la qualité littéraire et de la lisibilité aux lecteurs français). Il est vrai qu'il existe " une sémantique de position " (111, 192, 273), que les traductions de Meschonnic visent à respecter. Mais dans le latin, langue flexionnelle où l'ordre des mots est libre, un arrangement donné a une fonction et un effet nettement différents du " même " ordre en français. Il serait pourtant intéressant de voir un spécimen plus étendu d'une traduction de Spinoza par Meschonnic, parce qu'il est difficile d'en juger à partir de fragments.
Je me suis limité ici aux aspects philologiques, mais les observations de Meschonnic sur le latin de Spinoza, ainsi que sa critique des spécialistes, s'inscrivent dans une théorie du langage beaucoup plus vaste, qui traite la pensée comme un poème (198). Il s'agit d'un combat (197, 296). L'ennemi, c'est le signe, le discontinu, la culture grecque-chrétienne du langage (119). Spinoza y est trahi par les commentateurs (236), et les traducteurs " sont des membres du maintien de l'ordre " (300). A côté de cette urgence dramatique à outrance, la philologie paraîtra fade.
Piet Steenbakkers

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

inscription AAS

Recherche

Syndication

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0
Contact - C.G.U. - Signaler un abus