Chantal JAQUET : L'unité du corps et de l'esprit. Affects, actions et passions chez Spinoza, PUF, Paris, 2004, 148 p. [5] - BBS XXVII - Archives de Philosophie 68, 2005, p. 725.
Voici un ouvrage qui a le grand mérite de proposer une thèse forte, étayée par un propos qui envisage l'œuvre de Spinoza à la fois dans son évolution (en la confrontant à l'héritage cartésien et hobbesien) et dans sa systématicité (les analyses internes de l'Ethique conservant une place de choix). Cette thèse originale est la suivante : il faut en finir avec l'idée d'un strict parallélisme entre l'esprit et le corps, et être attentif à la manière dont Spinoza envisage l'homme dans toute sa complexité, à travers un discours centré tour à tour sur sa dimension psychique, physique et psychophysique. " Si la doctrine dite " du parallélisme " peut être éclairante en ce qu'elle permet de concevoir une correspondance entre le corps et l'esprit, sans interaction ni causalité réciproque, elle n'est pas vraiment pertinente pour rendre compte de la conception spinoziste de l'union psychophysique, car elle masque aussi bien l'unité que la différence, voire la divergence entre les modes d'expression de la pensée et de l'étendue " (p. 14).
Chantal Jaquet propose alors (dans la première partie) de remplacer l'idée de pa-rallélisme (notion importée de Leibniz pour caractériser le rapport des attributs substantiels chez Spinoza) par celui d'égalité : il y a une égalité de puissance en Dieu entre les attributs de la pensée et de l'étendue, et partant entre le corps et l'esprit en l'homme ; mais une telle égalité (rendue en latin par l'adjectif æqualis et l'adverbe simul) n'empêche pas, bien au contraire, une véritable différence d'expression, mentale et physique.
Or, il est un terrain privilégié sur lequel peut être appréhendée cette diversité expressive de la puissance psychophysique : celui de l'affectivité, les affects étant des variations à la fois physiques et psychiques de la puissance humaine. C'est en effet dans les analyses des affects que propose l'Ethique - des définitions générales aux études précises de tel ou tel affect particulier -, que se déploient ce que l'A. appelle " les variations d'un discours mixte " sur le corps et l'esprit.
Mais avant d'entrer dans le détail de ce discours mixte, l'A. s'attache à en montrer la lente constitution, du Court Traité à l'Ethique. L'originalité de la conception spinoziste de l'affectivité ne doit pas masquer en effet ce qu'elle doit à Descartes (deuxième chapitre), qui, le premier, a jeté les bases de " cette naturalisation et [de] cette rationalisation du phénomène passionnel " (p. 31). Cet héritage se manifeste notamment dans le Court Traité : même si Spinoza infléchit l'identification cartésienne de la cause des passions de l'âme aux mouvements du corps (en leur substituant peu à peu les idées mêmes de l'esprit), l'affectivité y demeure marquée par le sceau de la passivité. Les affects sont réduits à des passions ; et le Traité théologico-politique, dont l'A. montre (dans le troisième chapitre) que la préface est travaillée par la référence à Hobbes, ne parvient pas encore à la distinction décisive entre les affects qui sont des passions, et ceux qui sont des actions. L'affectivité y est présentée dans un face à face avec la raison, et il faudra attendre l'Ethique pour parvenir à une conception radicalement nouvelle de l'affectivité, à la fois passionnelle et rationnelle.
On ne saurait ici rapporter (et discuter, car elles le méritent) l'ensemble des analyses de l'Ethique que l'A. propose dans les quatrième et cinquième chapitres. Signalons néanmoins la remarquable confrontation entre la définition 3 qui ouvre la partie III de l'Ethique et la définition générale des affects qui clôt cette même partie : non seulement elle permet d'éclairer certains points difficiles et souvent passés inaperçus de la conception achevée de l'affectivité (par exemple, comment comprendre la double distinction entre aider et augmenter, et entre contrarier et diminuer ?) ; mais surtout elle montre par le menu la manière dont s'organise ce discours mixte sur le corps et l'esprit, qui ne cesse pourtant d'être de part en part cohérent. " Le monisme spinoziste est donc loin d'être monocorde et monotone ; il admet du jeu dans les émotions selon qu'elles sont conçues sub specie corporis ou sub specie mentis " (p. 132). Gageons qu'après avoir refermé l'ouvrage de Chantal Jaquet, il ne sera plus possible d'être insensible à cette pluralité des voix (et des voies) qu'emprunte le discours spinoziste de l'affectivité.
Pascal Sévérac