Olivier LA COUR GRANDMAISON : Haine (s). Philosophie et politique. Avant-propos d'Etienne Balibar, " Politique d'aujourd'hui ", PUF, Paris, 303 p., 2002. [6] - BBS XXVI - Archives de Philosophie 67, 2004, p. 719.
Ecrire l'histoire philosophique et politique d'une passion constamment à l'œuvre dans la vie privée des hommes comme dans leur vie collective : tel est le but du livre d'Olivier La Cour Grandmaison, qui entreprend l'élaboration d'un concept opératoire de la haine permettant, au-delà du caractère saisissant et complexe de ses manifestations concrètes, d'en comprendre le surgissement dynamique et d'en combattre les effets. C'est pourquoi, tout en ressortissant à la philosophie générale, cet ouvrage revendique comme fil conducteur la pensée de Spinoza. L'auteur met en lumière de façon subtile le véritable tour de force de l'éthique spinoziste qui, tout en abandonnant l'axiologie traditionnelle du bien et du mal et en " traitant les passions comme des choses ", selon la judicieuse formule d'O. La Cour Grandmaison, démontre le caractère néfaste de ce qui " n'est autre chose qu'une Tristesse " (Ethique III, p. 11 scolie). Pour autant, la relation qu'il entretient avec les textes est loin d'être esclave de la lettre, car si la définition spinoziste de la haine et des affects qu'elle suscite ne laisse pas de place au doute quant à leur nécessaire condamnation, cet ouvrage laisse ouverte la question de l'unicité de la haine, tant les passions secondaires qui en découlent sont nombreuses et suscitent des appréciations différentes. Au lieu de les condamner toutes, comme le fait Spinoza, l'auteur prend à plusieurs reprises ses distances avec ce jugement en admettant certaines nuances dans ses analyses. Car cette étude fait dialoguer la théorie spinoziste de l'affectivité avec d'autres références, tantôt inattendues (qu'on songe par exemple au petit essai, inséré dans le chapitre sur l'indignation, à propos d'un texte de Robert Antelme condamnant courageusement les accès de haine vengeresse qui ont endeuillé les beaux jours de la Libération, ou encore au choix de décrire le mépris à travers le roman de Moravia), tantôt plus classiques (voir la discussion intéressante entre Aristote et Spinoza sur la colère puis l'indignation). En effet, le souci de restituer le plus fidèlement possible la réalité complexe de cette passion appelait une méthode spécifique, que l'auteur décrit dans son introduction et qui consiste principalement dans l'effacement des frontières entre les disciplines universitaires que sont l'histoire, la littérature, la politique et la philosophie. Se plaçant ainsi sous l'égide des critiques de G. Deleuze et F. Guattari contre une histoire de la philosophie cantonnée dans une pure érudition, se contentant d' " agiter de vieux concepts " et d'en " racler les os ", l'auteur se propose de " rejouer " ces concepts " sur une scène nouvelle " (Qu'est-ce que la philosophie ?, p. 81). C'est dans cette perspective qu'il commence son ouvrage in medias res, par la longue description d'un fait-divers de la guerre de 1870 : un homme dont le nom possède une vague consonance prussienne, devient en quelques heures l'exutoire d'une haine collective qui pousse un village entier à un lynchage odieux. Grâce à ce double effort de clarification textuelle et d'illustration contextuelle, particulièrement sensible dans les deux premiers chapitres qui constituent la matrice conceptuelle des développements suivants, le lecteur débutant trouve le moyen de se familiariser utilement avec les thèses spinozistes, tandis que le lecteur plus averti a le plaisir de voir prendre vie l'exposé théorique sous l'effet des nombreux excursus de l'auteur dans les domaines de la littérature et des sciences humaines. Les trois chapitres suivants s'attachent aux passions connexes, que Spinoza ne traite qu'à la marge de son oeuvre, comme la colère, la vengeance, la raillerie, le mépris, ou à l'indignation et l'envie qui, en vertu de leur rôle particulier dans la sphère politique, bénéficient d'un traitement plus approfondi. Les passions spinozistes gagnent ici en puissance heuristique, puisqu'il devient possible de penser avec Spinoza - c'est-à-dire avec les outils conceptuels qu'il nous a laissés - les problèmes d'aujourd'hui dans toute leur complexité. Et c'est bien là l'intérêt majeur de ce livre qui, sans rien sacrifier de la rigueur des démonstrations spinozistes, parvient à leur rendre, grâce à ce qu'Etienne Balibar appelle avec raison un " spinozisme critique ", leur dimension subversive, leur actualité.
Cécile Hervet