" Correspondance de Spinoza " : Revue de Métaphysique et de Morale, 1, 2004, p. 3-72. [3] - BBS XXVII - Archives de Philosophie 68, 2005, p. 714.
La Revue de Métaphysique et de Morale publie cinq articles consacrés à la Correspondance de Spinoza, présentés dans le colloque du Groupe de Recherches Spinozistes organisé par Myriam Morvan à la Sorbonne en mars 2003. Les articles remarquent que les lettres spinozistes, à la différence de celles d'autres philosophes, constituent des réponses, qui nous servent donc moins à avoir accès à sa doctrine qu'à mieux cerner des aspects qui lui sont complémentaires, tels que sa méthode philosophique ou les difficultés de réception de son système.
Pierre-François Moreau, " Spinoza : lire la correspondance " (p. 3-8), souligne qu'il s'agit de " lettres-miroirs " où l'ordre des raisons n'est pas donné par Spinoza, mais par ses interlocuteurs. Ainsi, bien que quelques-unes de ses lettres soient des commentaires de ses oeuvres, et passent parfois dans les scolies de l'Éthique, elles ne constituent jamais des esquisses de traité. Myriam Morvan, " Etude de certains aspects de la rationalité et de l'irrationalité chez Spinoza " (p. 9-24), observe que certains points de la pensée de Spinoza apparaissent d'une façon nouvelle dans sa correspondance par rapport à ses écrits, ainsi en ce qui concerne la nature de la définition ou des présages. Tandis que dans l'Éthique " les définitions semblent insignifiantes à côté des démonstrations et des propositions ", dans la lettre 34 Spinoza considère que la définition nous délivre l'essence de la chose. Néanmoins, seule une définition qui s'inscrit dans le procès de production ontologique peut exprimer la force interne de l'idée, si bien que " plus une idée est riche, plus elle va au-delà de sa simple énonciation ". C'est pourquoi les idées abstraites n'ont " rien de commun avec la nature véritable des choses ", car " le philosophe définit des idées et non des mots " : ceux-ci étant arbitraires, c'est au philosophe de nommer différemment des idées différentes. Pareillement, alors que dans le Traité théologico-politique le présage est exclu du champ de la rationalité, dans la lettre 17 Spinoza considère qu'il ne s'agit pas d'une superstition, mais qu'il se constitue lorsque l'imagination suit " les lois de la raison ", partageant une notion qui soit commune aux personnes proches concernées. M. Morvan souligne aussi que la mauvaise réception de la doctrine spinoziste est due au fait que les correspondants raisonnent sur des idées reçues, des expériences d'autres ou des suppositions, par des inférences arbitraires, à partir des dispositions du corps face à des perceptions passives des causes extérieures. Ariel Suhamy, " Comment parler avec des spectres ? La communication du système d'après la correspondance de Spinoza " (p. 25-40), considère que le but de Spinoza dans ses lettres n'est pas de diffuser sa pensée, mais bien plutôt " de vérifier la clarté de son expression, d'expérimenter les réactions qu'elle suscite ", d'en tester la portée et l'expression, sa communication et sa réception auprès d'interlocuteurs souvent hostiles. Spinoza veut savoir ce qui choque dans son système, quelles sont les mauvaises interprétations qu'il suscite. La question du mal, analysée dans la correspondance avec Oldenburg, est sans doute la plus controversée, les conceptions spinozistes étant accusées d'excuser les méchants. Or, le sage n'a pas un sacerdoce moral à exercer, il ne peut tenir un discours de droits et devoirs, il n'est ni un législateur, ni un moraliste. Au philosophe incombe seulement d'exister et de " témoigner de ce que la raison permet d'acquérir. " Spinoza cherche " à confronter sa doctrine à ce qui n'est pas elle : la morale ". Il essaie dans ses lettres de contrer les interprétations erronées, mais ce souci fait qu'on lui suppose des intentions cachées. Spinoza, au contraire, se méfie non pas des pensées ou des écrits, mais des actions, car de même que l'ignorant n'obéit à Dieu que par crainte de la punition, de même la raison peut être formellement " imitée à des fins néfastes ", remarque Suhamy.
La correspondance permet encore d'appréhender ce qui est dit à l'époque du Traité théologico-politique, seule œuvre majeure publiée par Spinoza de son vivant. Avant sa publication, observe Henri Laux, (" Le Traité théologico-politique dans la correspondance de Spinoza ", p. 41-57), le Traité n'est présent dans les lettres que de façon indirecte et contextuelle, par le biais de l'Écriture. Après sa publication, certains interlocuteurs adressent à Spinoza des apologies de la religion et de l'Église, essayant de le convertir ou de l'amener à se rétracter. Avec d'autres, Spinoza peut établir un vrai dialogue, et dans ce cas, des questions du Traité sont directement abordées, mais elles ne portent que sur des points partiels. Ce n'est que dans les lettres du genre interprétatif, comme celle de Velthuysen adressée à Osten, que le Traité est considéré dans son ensemble, puisque ses grandes thèses sur Dieu, la vertu, l'Écriture et le culte y sont discutées. C'est alors par sa réponse que Spinoza établit comment il faut interpréter son traité. La correspondance avec Boxel sur l'existence des fantômes, étudiée par Gunther Coppens, " Spinoza et Boxel. Une histoire de fantômes " (p. 59-72), sert à revisiter les thèses spinozistes sur la nécessité, qui s'oppose au fortuit et non pas à la liberté, ainsi que ses critiques à Socrate, Platon et Aristote au nom de Démocrite. D'autres savants de l'époque combattaient la superstition, mais seul Spinoza y attache une ontologie qui ne croit plus à l'existence de deux substances séparées, croyance qui serait, finalement, à l'origine de la croyance aux spectres.
Grâce au style épistolaire, plus libre, et marqué par le souci de la communication, la correspondance de Spinoza permet l'accès à des argumentations qui aident à la compréhension de son œuvre : moins sur des points de contenu, certes, que pour ce qui concerne sa méthode, ses réactions à sa réception, sa façon unique de concevoir la raison et son exercice. En mettant en valeur ces aspects fondamentaux, ce recueil constitue un précieux instrument pour la lecture et l'interprétation de la correspondance de Spinoza.
André Martins

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