Charles Ramond, Dictionnaire Spinoza, Ellipses
" La philosophie de Spinoza, et tout particulièrement l'Éthique, se présente elle-même comme un dictionnaire, c'est-à-dire une entreprise de définition ou de redéfinition des termes, de la première ligne de l'ouvrage (« par cause de soi, j'entends... »), aux appendices des troisième et quatrième Parties, véritables petits lexiques de ce qui vient d'être démontré. De là des difficultés bien connues des spinozistes : les « définitions » qui ouvrent et parsèment l'Éthique construisent-elles des objets nouveaux ad libitum, ou établissent-elles des conventions d'emploi des termes (comme dans un traité de géométrie) ? Ou enregistrent-elles des usages (comme dans un dictionnaire usuel de langue) ? Le statut particulier du discours philosophique, qui vise à la vérité et à la démonstrativité (et qui en ce sens se rapproche du traité de géométrie) mais qui a pour seul matériau le langage «naturel» ou « ordinaire » (et qui en ce sens ne peut pas complètement ignorer l'usage) contraint à cette double conception du « dictionnaire », quels qu'en soient les inconvénients.
Le présent Dictionnaire tâche d'assumer ce double statut vis-à-vis de son objet. D'un côté, il « enregistre l'usage », en restituant les définitions des principaux termes spinoziens, en en donnant les principales occurrences, et en les replaçant dans leur contexte. De l'autre, visant la vérité de (et par) la doctrine, il n'hésite pas à la « reconstruire » ou à la « redéfinir », en mettant l'accent sur des termes parfois laissés dans l'ombre (par exemple, « absurde » ou « contumace »), ou en réévaluant certaines notions (par exemple «durée», « immortalité », « extériorité », «obéissance», «conservation»). Prenant en compte l'immense effort interprétatif accompli autour de la philosophie de Spinoza dans les dernières décennies, il présente ainsi, non plus le Spinoza des seventies, intensif, sauvage et révolutionnaire, mais un Spinoza de notre temps, cherchant la paix plutôt que la violence, peut-être même conservateur, accomplissant jusqu'à son terme la loi quantitative et extensive du compte qui régit les sociétés démocratiques, et offrant les cadres conceptuels pour une vie humaine toujours prolongée - pour une mort toujours différée."
Charles Ramond